Dans son livre, M.C. Roesch-Lalance mentionne la visite du Danois Drachmann, le Victor Hugo du Nord, chez Armand Point à Marlotte.1 Nous apportons ici quelques éléments complémentaires, qui feront l’objet d’un article plus détaillé dans un futur Bulletin des Amis de Bourron-Marlotte.
Poète, dramaturge, peintre et journaliste, Holger Drachmann est l’un des poètes danois les plus populaires, même si une grande partie de son œuvre est aujourd’hui oubliée. Il est né d’un père chirurgien dans la marine danoise le 9 octobre 1846 à Copenhague. Il meurt le 14 janvier 1908 et est inhumé à Skagen, célèbre colonie artistique du nord du Jutland.
À l’âge de 20 ans, Drachmann s’inscrit à l’Académie des beaux-arts de Copenhague, où il suit des cours de Wilhelm Marstrand et du peintre de marines C.F. Sørensen. Il passe alors une grande partie de ses études sur l’île danoise de Bornholm, où il puise son inspiration dans la mer et les navires. C’est aussi là qu’il rencontre sa première femme.
Même si la peinture est une activité secondaire pour Drachmann, car c’est l’écriture qui lui assure ses revenus, il ne faut pas en conclure que c’est pour autant un simple loisir. De fait, vers 1880, sa seconde épouse, note : « Il peignait beaucoup et ne sortait jamais sans son carnet de croquis. La peinture était une véritable passion pour lui et nous ne faisions jamais de promenade sans qu’il ne soit en train de « peindre ». Son motif de prédilection est la mer déchaînée et la tempête féroce.

Drachmann à Marlotte
Ce n’est d’ailleurs pas la peinture qui conduit Drachmann à Marlotte, mais la littérature. Toutefois, il est intéressant de situer cette visite dans le contexte plus large de la vie de l’artiste. Vers la fin des années 1890, Drachmann, bien qu’étant toujours avec sa seconde femme et leurs quatre enfants, s’est épris d’une chanteuse folklorique de cabaret, la norvégienne Bokken Lasson, sœur d’Oda, épouse du peintre Christian Krohg2 et peintre elle-même. Lors d’un séjour du couple à New York en 1898, Drachmann rencontre Soffi Lasson, 27 ans plus jeune que lui et autre sœur de Bokken. En 1900, Bokken et Drachmann rentrent au Danemark, alors que Soffi, qui rêve de devenir peintre, vient d’être admise à suivre des cours auprès d’Armand Point, dans sa maison de Marlotte. C’est là que Drachmann la retrouve et qu’il passe plusieurs mois avec Armand Point, dans le but de traduire ensemble, en Français, Völund Smed, drame en quatre actes de Drachmann, racontant l’histoire mythologique de Vølund le forgeron. À cette époque, Borghild Arnesen, peintre et orfèvre norvégienne, se trouve être l’élève et la maîtresse d’Armand Point. Elle a cosigné cette traduction, qui fut publié dans divers numéros de la revue La Plume3. Comme le montre la lettre ci-contre, adressée de Marlotte à son éditeur, Drachmann est très optimiste sur le travail de traduction en cours et sur les perspectives créées, dont celle de produire la pièce dans un théâtre, à Paris ou à Bruxelles, objectif qui ne sera toutefois pas atteint.


Le grand poète Danois exprime encore sa satisfaction et son admiration pour Armand Point dans un poème écrit en janvier 1901 et dont les deux premières stances sont traduites ci-dessous4 :
En rêve, je retourne à Fontainebleau,
au village tout près des bois :
là, mon ami et sa fidèle troupe travaillent,
en marge de la société et de la loi.
Une œuvre s’achève, une autre naît
sous des regards ardents et enflammés :
la France était humiliée, blessée et lasse,
mais Armand Point, lui, ne l’était pas !
Il semble ensuite que la relation entre Armand Point et Soffi Lasson se soit détériorée, si on en croit les propos de Georg Brandes5 dans une lettre écrite à Drachmann en 1906 : Chez ton ami Armand Point, je fus à une grande réception avec beaucoup de beauté et de célébrités. Mais, mettant le plus haut prix à conserver la bienveillance de Madame Soffi, et ne voulant en aucune manière l’indisposer, je n’en dirai pas plus sur Armand Point.
Après avoir finalisé leurs divorces respectifs, Holger Drachmann et Soffi Lasson se marient en 1903.

1 – Si les maisons racontaient … Dans l’intimité de la communauté artistique de Bourron-Marlotte par M-C. Roesch-Lalance, 3e édition, 2023
2 – Christian Krohg (1852-1925) – Peintre, illustrateur, écrivain et journaliste norvégien, il fait partie des artistes scandinaves ayant séjourné à Grez-sur-Loing.
3 – La Plume est une revue littéraire et artistique française fondée en avril 1889. Vœlund le forgeron y a été publié sous la forme d’une série, dans les numéros 280 du 15 décembre 1900, 282 du 15 janvier 1901, 283 du 1er février 1901, 285 du 1er mars 1901, 287 du 1er avril 1901, 291 du 1er juin 1901 et 294 du 15 juillet 1901.
4 – Nous remercions Dr. Terkel Svava Olsen pour sa traduction de plusieurs documents originaux pertinents à cet article.
5 – Georg Brandes (1842-1927), écrivain danois qui exerça une grande influence sur la littérature scandinave des années 1870 et au-delà, ami d’Armand Point.