Dans le cadre d’une recherche très conséquente1 visant à développer le catalogue raisonné de l’œuvre de Charles Delort, une hypothèse intrigante a été développée pour un de ses tableaux, que nous proposons de partager dans cet article.
Charles Delort (1841-1895)
Charles Delort est un des peintres de Marlotte qui a laissé sa marque sur la commune : une rue porte son nom, son atelier est toujours utilisé pour des activités artistiques et sa tombe est au cimetière communal. Formé par Gleyre et Gérôme à l’École des beaux-arts, il se distingue essentiellement dans les scènes de genre et les compositions historiques.
Fréquentant les auberges de Marlotte dès 1860, il fut l’un des fondateurs du groupe artistique des peintres du village après 1870. En 1886, il acquiert la future Nicotière et y établit son atelier.2
Dans le parc… une scène de genre par Charles Delort

En 1875, Delort peint un tableau de grande taille (89,5 cm x 129,6 cm), montrant une assemblée festive dans un parc. Cette huile sur toile est entrée à la galerie Goupil en mai 1876 sous le titre Déjeuner après le mariage, puis présentée au Salon des arts de mai 1876 sous le titre original Dans le parc après le déjeuner, souvenir du mariage de Mlle L… à Fontainebleau. Bien plus tard, l’œuvre fait l’objet de plusieurs ventes internationales, à New York en 1944, 1981 et 1999, puis à Londres en 2004 et 2023, sous le nom de Les noces, Fontainebleau.
Le catalogue d’une de ces ventes propose l’analyse suivante du tableau3 : Dans cette représentation de la vie contemporaine de la Belle Époque, Delort déploie la même attention méticuleuse aux détails que dans ses scènes de genre des XVIIe et XVIIIe siècles. De plus, son format imposant, inhabituel dans l’œuvre de Delort, souligne l’importance que l’artiste accordait à cette œuvre…
« Les noces, Fontainebleau » peuvent être interprétées comme un texte regorgeant de vignettes que le public de Delort aurait facilement comprises pour leur représentation des dynamiques sociales complexes du nouveau monde : scènes de flirt, discours politiques sérieux, rituels de l’étiquette et tête-à-tête intimes.
Composition du tableau

Les quelques quarante personnages figurant sur le tableau sont répartis de façon particulière. Ils s’inscrivent dans un ruban traversant le tableau de gauche à droite (entre les deux traits rouge). Seule exception, le groupe de deux couples qui se détache, en vedette, vers l’avant (encadré blanc).
La profondeur de champ, chère à Charles Delort, est soulignée par une succession de plans de plus en plus éloignés. D’abord, à gauche, un premier plan de mobilier ostensiblement à l’écart du cœur de la cérémonie, puis le groupe des quatre vedettes, détachés aussi vers l’avant et enfin, une suite de petits groupes positionnés de plus en plus loin jusqu’au fond de la prairie, à la limite des frondaisons (ligne violette).

Le groupe central mérite quelques observations particulières. Un couple assis, le soldat sur une chaise, la jeune femme sur un banc, échangent un regard complice. L’autre couple présente un intérêt beaucoup plus grand. La femme, élégante, assise de l’autre côté du banc, tourne le dos au spectateur, alors qu’elle est manifestement le tout premier sujet du tableau. Son élégance est raffinée, sa chevelure flamboyante, son port de buste superbe. L’importance de ce personnage est telle que Charles Delort en a fait une étude très poussée dans la splendide aquarelle reproduite ci-contre. La tête de l’élégante est tournée vers un homme debout qui échange avec elle un regard appuyé.

Autoportrait et présentation cachée de sa future épouse ?
L’homme en question, qui occupe aussi une place prépondérante dans le tableau, ne serait autre que Charles Delort lui-même, autoportraituré en majesté (seul son visage dépasse la limite du ruban qui cerne l’ensemble des personnages). Si tel est le cas, une déduction s’impose : l’élégante vue de dos sur le banc ne saurait être que Julie Brincard. L’hypothèse se consolide si l’on tient compte de la chronologie. Ce tableau a été achevé avant mai 1876. Étant donné sa taille et sa complexité, il a donc été préparé et développé pendant l’année 1875, année probable des fiançailles de Charles et Julie, qui s’épouseront en 1876.4
C’est pourquoi l’interprétation suivante du tableau est proposée : Charles Delort a mis en scène par avance son propre mariage, comme s’il voulait que les deux événements soient simultanés (le mariage et l’exposition du tableau). Comme l’idée de cette œuvre précédait l’événement, il ne s’est pas autorisé à représenter sa promise de face. Avec la pudeur et la malignité qui le caractérisent, il a placé Julie en plein centre de la toile, mais de dos, comme une devinette, un clin d’œil pour les initiés, un pied de nez à l’étiquette, une insolence soigneusement dissimulée mais avec toutefois la clé de l’énigme : lui-même !
1 – Passionné de peinture, Henri Deix a découvert lors d’une réunion familiale que sa fille, Florence, avait épousé un descendant direct de Charles Delort. Aucune biographie ou recueil de ses œuvres était consultable alors qu’une demi-page parlait de Charles Delort dans son dictionnaire de référence des peintres du monde (Bénézit). La mémoire de l’artiste se délitait. Henri Deix a alors entrepris une recherche assidue des œuvres du peintre, de documents d’époque et collecté les souvenirs de famille sur l’artiste. Il a décidé de constituer un catalogue raisonné comme « un devoir de mémoire », notamment à destination de ses petits-enfants. Le gendre d’Henri Deix a donné accès à l’ébauche de ce catalogue que, malheureusement, Henri Deix n’a pas eu la capacité de mener à terme. La grande majorité de cet article est une transcription directe des écrits de M. Deix.
2 – Si les maisons racontaient … Dans l’intimité de la communauté artistique de Bourron-Marlotte par M-C. Roesch-Lalance, 3e édition, 2023
3 – Traduction du commentaire en Anglais du carnet de vente.
4 – Charles Edouard Delort et Julie Elisabeth Brincard se marient le 19 octobre 1876 à Paris. Parmi les témoins figurent le peintre Léon Gérôme et le marchand et éditeur d’art Adolphe Goupil.